La porte des sens

Habituellement, les sens sont utilisés pour interagir avec le monde. Nous parlons généralement des cinq sens — je vais aussi parler de la pensée, car elle a un fonctionnement similaire.

Avec les sens, il y a quelque chose qui est généralement totalement manqué. C’est manqué parce que c’est si simple que nous n’y faisons pas attention.

Prenons l’ouïe, par exemple. Où que tu sois, quel que soit ce que tu es en train de faire, l’audition est là. Tu n’as pas à la « mettre en marche », pas besoin d’essayer. Tu n’as pas à faire le moindre effort pour écouter. C’est déjà là : l’audition est là sans que tu ne fasses rien.

Maintenant — observe bien ce qui se passe. Tout ce que tu entends… bouge, va et vient. Les sons surviennent puis se terminent.

L’audition, par contre, ne bouge pas. C’est l’espace ouvert dans lequel les sons vont et viennent.

Dès qu’un son arrive, il est connu, à l’instant même — avant que le mental y mette un jugement (j’aime, je n’aime pas) ou une étiquette (c’est le chat qui miaule, un oiseau, une voiture, la voix de tel ou tel, etc.).

Dans cet espace ouvert, même le silence est connu. Même le silence va et vient, comme les sons. Chaque son, chaque silence a un début et une fin — mais l’audition n’a ni début ni fin, et ne bouge jamais.

Un son ne peut pas se connaître, ne peut pas s’écouter. L’espace ouvert — ou la conscience — connaît le son ou le silence dès qu’ils apparaissent. Sans jamais s’y attacher ni les repousser, sans les juger. C’est cela dont tu fais l’expérience à chaque instant. Et si tu en fais l’expérience, c’est que tu es cela : la conscience dans lequel tout se passe.

Prenons la vue. C’est la même chose : la vision se produit déjà, sans effort. Les formes, les couleurs vont et viennent, apparaissent puis disparaissent — mais la vision ne bouge jamais. Tu ne « fais » pas la vision, tu ne décides pas de voir : la vision est là, tu n’as même pas le choix. Même l’absence de forme, l’absence de couleur ou de lumière change — et est connue. L’œil peut se fatiguer, ne pas voir toutes les couleurs. Mais la vision ne bouge pas. Elle est. Stable, sans début ni fin. Ce n’est même pas personnel : cela n’a rien à voir avec ton histoire.

Jusqu’à ce que cela soit clairement vu, la majorité des gens sont « absorbés » par, ou dans, ce qui est vu. Et ne voient plus ce qu’ils sont réellement : la conscience dans laquelle tout cela apparaît. C’est comme de regarder son écran de portable toute la journée, et ne pas être conscient de l’écran — uniquement des images qui défilent dessus. Pourtant, sans l’écran, aucune image n’est possible. Et si tu vois… c’est que tu es ce qui est conscient de tout cela.

C’est la même chose pour le toucher. Les sensations arrivent — froid, chaud, picotements, démangeaisons, etc. — puis s’en vont. Mais quelque chose ne bouge jamais : toujours la même conscience, dans laquelle elles apparaissent et qui les connaît.

Voyons maintenant la pensée — car elle est souvent traitée différemment, mais elle fonctionne de la même manière. Une pensée surgit, comme un son ou une image. Elle vient, puis elle part. Tu ne l’as même pas choisie. Si tu pouvais choisir, tu pourrais connaître ta prochaine pensée — mais si tu fais cet exercice, tu verras que ce n’est pas le cas. La pensée, comme un son, va et vient. Tout comme un son ne peut pas s’entendre, la pensée ne peut pas se connaître. Elle est connue à l’instant même où elle apparaît — mais elle-même ne peut pas se connaître.

Essaie maintenant de mettre cela en pratique. C’est très simple :

Laisse tout être exactement comme c’est. Les sons, les images, les pensées, les sensations. Ne cherche pas à changer quoi que ce soit. N’interprète rien, ne donne pas de sens ou d’explication — simplement ce qui est là. Tout apparaît spontanément, arrive puis repart. Une sensation peut arriver, une pensée — surgir puis disparaître.

Remarque simplement où cela apparaît. Remarque que tout apparaît au même endroit.

Ce n’est pas un endroit physique. Il n’y a aucun commentaire, avis, préférence à propos de ce qui apparaît. Il n’y a aucune préférence d’un sens ou d’un autre… c’est juste Conscient, connaissant de tout ce qui apparaît.

Tout comme l’écran sur lequel l’image apparaît n’est pas impacté par l’image — ça ne peut jamais être « impacté, touché » par ce qui apparaît. C’est simplement pleinement conscience de ce qui Est.

Remarque comme cela n’a rien de « personnel » — ce n’est pas lié à une histoire. Toutes les histoires à propos de ce qui apparaît sont ajoutées ensuite. C’est juste ce qui Est, là, dans l’instant.

Cette connaissance est immédiate, pas intellectuelle.

Ensuite seulement, l’intellect, le mental, se met en marche et trouve — ou essaie de trouver — une signification, une logique, un lien entre ce qui n’est plus et ce qui Est.

C’est si simple qu’on passe constamment à côté. C’est comme de ne voir que les objets et plus l’espace dans lequel ils apparaissent. Si on enlève tous les objets : l’espace dans lequel ils apparaissent reste, immobile, intouché, sans début ni fin.

Remarque maintenant un autre point important. La sensation « je suis » ne vient pas d’une pensée. On a vu que la pensée surgit puis s’en va. Mais l’impression de présence est constante, elle précède la pensée.

Si tu continues à juste être présent à ce qui est là. Sans interpréter, sans analyser, sans commenter. Tu verras que tout se passe sans que personne, en particulier ce que nous pensons être « moi », ne soit aux commandes.

Il s’agit donc, plutôt que d’être absorbés par tout ce qui bouge, va et vient, de voir ce qui ne bouge jamais. Ce n’est pas caché, c’est juste là, tellement évident qu’on n’y prête aucune attention. L’attention est perpétuellement attirée par les objets.

Le mental peut encore se mettre en marche pour tenter d’expliquer ça, de trouver un sens. Mais alors, remarque simplement comme ce ne sont que de nouvelles pensées qui viennent, puis s’en vont… toujours dans ce qui ne bouge pas.

Remarque comme le mental intervient après ce qui Est, pour l’interpréter. En faire une histoire. Si cette histoire est jugée négative, d’autres idées du même genre, ramenées à quelque chose de personnel, peuvent commencer à tourner en boucle et générer un tas de souffrances.

Il me semble important de remarquer que le mental ne crée pas l’expérience. Il l’interprète. Il utilise les perceptions, sensations, et en fait une histoire en tentant de trouver des relations entre tout ce qui s’est passé.

Lorsque ce mécanisme est clairement vu, la souffrance qui peut en découler diminue largement. La sensation directe, la perception directe, reste bien sûr— mais toute l’histoire créée par-dessus est vue pour ce qu’elle est : des pensées qui surviennent puis s’en vont.

L’interprétation, la création de l’histoire, n’est pas un problème, mais ce n’est plus confondu avec ce que tu es. Ce qui reste sans bouger, inchangé, sans début ni fin.

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